Au secours, je suis bipolaire !!
Zazie Kinf
Mon pire ennemi, c’est moi. Eh oui, je souhaite ma mort chaque jour quasi. Et j’ai longtemps cru que c’était normal. C’est un amoureux à qui je m’étais confiée à 24 ans, qui m’a dit qu’à lui, cela
ne lui traversait jamais l’esprit. J’ai alors eu un doute. Serais-je anormale ?
Un mois après, mon père s’est suicidé. Je n’ai plus douté. J’ai couru chez ze psy. Pas pour aller bien. Pour sauver ma peau. On ne sait jamais, à force d’y penser, si jamais un jour je faisais une
véritable tentative ?
Parce que j’en ai fait, des ébauches. Me jeter sous les roues d’une voiture. Réaction du chauffeur, il a pilé et m’a fait le signe du doigt sur la tempe.
Ouvrir une porte de voiture et tenter de sauter sur l’autoroute. Tenter de sauter par la fenêtre en présence de mon ami. Me droguer longuement. Alors que ça me rendait parano. Je n’y prenais aucun
plaisir, mais rien à faire, je ne pouvais pas m’en empêcher. Monter dans des voitures avec des punks que je ne connaissais ni d’Eve, ni d’Adam. Griller les feux rouges à vélo en fermant les
yeux, et en me disant : « Tu es folle ». Mais une bonne vieille TS, avec une lettre, où on se retrouve à l’hôpital sous perfusion, ça jamais. Cela aurait alerté ma mère qui m’aurait mise à
l’hôpital psychiatrique, et ça, j’avais trop peur que l’on me mette sous médicaments et de ne pas m’en sortir.
Alors, je ne prenais pas tout cela au sérieux. « Je pense au suicide tous les jours, mais je ne le ferai pas. « me disais-je. Seulement, à force, c’est épuisant. C’est comme avoir envie de pisser
tout le temps, se retenir toute la journée, arriver aux toilettes de justesse, avec des gouttes dans la culotte. Et si un jour, ça débordait ? En tous cas, mon père, lui, est passé à l’acte à 47
ans. Et puis, ça se voit sur un visage, la douleur, les gens vous fuient, ils n’aiment pas les mauvaises vibes, ils ont peur.
A 45 ans, j’ai commencé à obséder longuement sur mon suicide et à y penser avec soulagement. J’avais lu dans la presse, parce que j’ai toujours tout lu au sujet du suicide, que c’était à ce moment
là qu’on passe. Alors j’ai accepté de prendre un traitement.
Ma vie tient à un petit morceau de matière blanche, amère, salée, poudreuse. J’ai découvert cela un après-midi ensoleillé de Juillet 2006. J’ai eu l’impression de rechuter. Car, les cachets, ça me
connaît. Depuis l’âge de 8 ans, je prends des « calmants », des somnifères.
Je suis toujours insomniaque, couche-tard. A l’heure où je vous écris, il est 00 h 24. Je devrais éteindre la lumière. Allez, je vais être raisonnable, je vais me coucher.
Encore une petite phrase : c’est compulsif, je ne sais pas m’arrêter, quand j’écris, fais de la photo, dessine, peins, ou entreprends quoi que ce soit de créatif, je ne sais pas m’arrêter,
j’éprouve un tel plaisir, que les tâches du quotidien me semblent fades, ennuyeuses et sont une punition pour moi. Rester à table et parler de façon futile et mondaine, c’est une torture.
Je dois la vie au hasard. Ces médicaments ont été découverts par hasard. C’est pas plus glorieux que la tarte Tatin . J’en suis encore toute retournée. J’ai d’ailleurs rencontré mon ex par hasard
dans la rue, plusieurs fois, je veux dire plusieurs ex. J’ai changé de trottoir. Ca n’arrive pas dans la vraie vie, et bah si. A chaque fois, je suis partie en courant. Eh oui, un des symptômes,
une des caractéristiques de la bipolarité, c’est l’hypersensibilité. Donc, quand on est amoureuse, on est Amoureuse, on Souffre, avec un grand S, longtemps, et ça empêche de dormir.
Grâce au traitement, je n’ai plus honte. J’ai encore des crises, c’est incurable, ouf, la recherche avance, et puis on ne sait jamais, l’espoir fait vivre, le hasard pourrait encore s’en mêler. Un
coup de scalpel au cerveau, eh voilà, on est guéri. On supporte le bruit, fini la libido galopante, fini l’irritabilité, fini, l’agressivité, fini les leugorrhées verbales, je coupe la parole, je
chantonne et j’agace tout le monde. On dirait de moi : » Elle est si agréable, toujours d’humeur égale », fini les pannes de réveil, les tics nerveux en pleine réunion mondaine. « On peut
toujours compter sur elle quoiqu’il arrive. «
Fini l’envie irrépressible de mettre un chapeau orange pour aller travailler.
Je sors le matin calmement, je trouve mes clefs, j’éteins la plaque électrique, la bouilloire, je trouve ma carte Navigo, je n’ai pas de nausées dans le RER, tout est calme. Je suis habillée comme
tout le monde, personne ne me remarque. Non, nous n’en sommes pas là.
Mais, je n’ai plus honte. Honte après avoir insulté ma mère en pleine rue pour rien alors que je ne m’y attendais pas 2 secondes avant, dans un cadre paradisiaque, honte de vomir dans le caniveau à
cause d’une bonne cuite, honte d’avoir encore dit oui à un type qui sonne chez moi à 2 heures du matin. Honte de réclamer la pilule du lendemain, ça ne risque plus de m’arriver, mais bon, j’ai eu
l’âge de ces bêtises, honte de harceler un type au téléphone qui finit par hurler : » Tu vas me foutre la paix ! », et lui dire : « Mais c’est les médicaments, ça déshinible ! », s’entendre
dire : « Je n’en ai rien à foutre !!! « Sentir que l’autre en face pense de vous : » Pauvre folle. Dire que je lui ai donné mon numéro, j’aurais pas dû. » Se dire : « Non, je ne suis pas
folle, ils ne le savent pas. » Le déni, ça protège du suicide. Honte d’avoir organisé en même temps son anniversaire chez soi et une sortie au théâtre, se justifier, et se sentir totalement
décrédibilisée. Honte d’entendre derrière la porte le postier dire à son collègue, après un scandale au bout de seulement 5 minutes d’attente : « Elle est folle ». Honte, honte. Malgré le
traitement, mais tellement moins souvent et si peu longtemps !!! Honte peut-être, mais vivante, et drôle, quand je vais bien, et poète à mes heures. Et charmante, et pleine d’humour.
Généreuse. Chaque médaille a son revers.
020209
Je me suis fait traiter de cyclothimique par une de mes soi-disant amies, qui sortait d’un séminaire sur les maniacodépressifs. Elle fait des études de psy. J’ai apprécié l’insulte, émise en
public. C’est dire que la déontologie ne doit pas être son fort. Elle voulait que j’aille témoigner dans l’institution où elle est en stage. Je prends un traitement qui me stabilise, et je ne
prends plus de drogues. Plus d’antidépresseurs, plus d’anxiolitique, plus de somnifères, plus d’alcool, plus de drogues illégales. Ai-je une vie heureuse ? Loin de là. Mais je suis
stabilisée. Grâce au Tegretol et au travail de parole.
Bon, je n’irai pas. Je ne suis ni un cobaye, ni une bête curieuse.
Je suis en colère, triste.
Hypersensibilité et originalité. Il faut accepter : ne pas s’habiller de manière conventionnelle et être l’objet des sarcasmes.
Etre traitée de cyclohimique, ça ne m’était jamais arrivé. C’est ce qui m’a décidée à publier ce blog. Traite t-on les gens de fou, de skizophrène, d’autiste ? Non, mais de cyclothimique, oui.
C’est mal vu. Ca dérange.
La dispute est venue d’allusions qu’elle faisait à mes problèmes d’argent auprès d’une personne que je ne connaissais pas. Eh oui, dans un « état maniaque », j’ai déclenché un surendettement en 6
mois. Là encore, elle a manqué de réserve . « Je plaisante. » a –t-elle dit pour se justifier.
J’aimerais rire de mon surendettement. C’est un fil à la patte qui me tient depuis 8 ans. Fort heureusement, je m’en suis sortie, j’ai vu mes dettes effacées, cette année. Mais je suis
toujours fichée.
Je vis de peu. Heureusement que je suis autonome : je dessine, je fais de la musique, je prends des photos.
Ci-dessous mon autoportrait :
En 2006
6 février 2009
Je suis vieille. C’est mon anniversaire. A 30 ans, je me trouvais déjà vieille. Je n’ai dormi que de 21 h 30 à 3 heures. J’en ai profité pour écrire un poème sur mon étudiant de piano qui est
extrêmement doué. Je l’écoute jouer. Ca me transporte.
J’ai posé un dossier pour un concours. Je me démène pour trouver ma place dans la société. Un travail à temps partiel, c’est difficile. Je me démène trop, je veux aller trop vite. Il va falloir que
je me calme.
On m’a dit que mes photos n’étaient pas assez ordonnées. J’ai répondu : « Je n’aime pas l’ordre. » Je me défends comme je peux, j’aime bien témoigner de mon effervescence intérieure.
A Mozart, on disait trop de notes, il répondait : « Il y a exactement ce qu’il faut de notes » , ( cf le film Amadeus) .
10 02 09
Je viens de passer une zone de turbulence importante. Et pourtant, ma psy m’a augmenté ma dose. Radicale. Je ne l’ai pas senti. Un peu de fatigue peut-être. Mais vu le rythme que je me suis infligé
la semaine dernière, c’est peut-être le traitement et le surmenage qui ont causé cette fatigue. Toujours est-il que je me suis disputé, on m’avait cherchée, certes, mais quand je vais bien,
je désamorce. Là, je suis partie bille en tête. Je remâche dans ma tête les pires injures et fomente des projets de vengeance à qui mieux mieux. Ca dure toute la journée, Alien ou le Diable, qui
vous voudrez, s’est installé dans mon cerveau, a pris toute la place, a mis la radio à fond et hurle dans le poste toute la journée. Ca aussi, c’est fatigant. Epuisant, même. La seule parade que
j’ai trouvée, c’est dormir dès que je pouvais. Et aller voir des amis compatissants. D’ailleurs, il est 0 h 41, ça n’est pas raisonnable. Je vais me coucher illico presto. J’espère que demain au
réveil, ils auront changé de fréquence.
19 02 09
Une amie m’a fait remarquer qu’il me poussait des cornes et une queue. Je me disais justement que je me sentais mal au contact de quelqu’un. Je choisis de l’ignorer. Il faudra que je fasse
désormais attention. L’éviter. Lui, pas mon amie.
N’empêche que dès que je prends une dose trop élevée, ça m’abrutit. Ma psy, fort heureusement à l’écoute, me baisse les doses dès que je le lui signale.
Je trouve les Gymnopédies de Satie très bien pour ce que j’ai. Je me suis d’ailleurs demandé s’il n’était pas du club par hasard…
Quand je me plains d’être atteinte de cette maladie mentale, ma psy me dit : « Mais regardez, ça a des bons côtés, vous êtes très créative, et regardez De Gaulle, Mozart… »
Bon, j’aimerais des modèles féminins. Faudra que je lui demande.
C’est vrai que depuis que je n’ai plus d’envies de suicide, c’est supportable. Je trouve les petits symptômes de petits inconvénients, et les effets secondaires, je m’y suis habituée. Au début,
j’avais très soif. Maintenant, je bois de l’eau et puis voilà. J’avais l’impression de ne rien sentir. Mon thérapeuthe, avec qui je cause de mes obsessions et de mes compulsions, ainsi que de mon «
lourd passé familial », m’assure que je gère très bien. Mais il m’incite à la vigilance et à bien prendre mon traitement. « Vous avez des antécédents. »
Je me prends parfois à rêver de ne plus avoir rien à prendre. Ca voudrait dire éliminer tout stress, y compris les stress heureux.
A la clinique du ponte de la bipolarité, ils ont dit qu’un stress heureux pouvait déclencher une dépression. Je fais toujours attention, quand je suis heureuse, à ne pas devenir euphorique.
Je dois dormir, j’ai un tournage demain, je n’ai pas sommeil, mais je dois me lever à 6 h 30.
21 02 09
Très fatiguée. Soulagée de voir le cours de guitare s’annuler au dernier moment. Je me force à porter mon CD à imprimer. Et là, à la première contrariété, je m’énerve, je peste, je dis n’importe
quoi. J’ai perdu des photos. La vendeuse photographe me raisonne. « C’est pas la peine de s’énerver. « J’ai une boule dans le ventre. J’ai appris à lâcher prise. Je m’en vais. Je lâche
un « Je ne reviendrai plus. « J’ai déjà honte de ma méchanceté.
La vendeuse reconnaît : Il y a dû y avoir un bug.
Je passe une bonne soirée avec des amis. Je me rappelle la sagesse d’une de mes amies photographe de métier. « C’est l’informatique. »
22 02 09
J’ai fait un cauchemar au sujet de suicide. Je me rappelle mon CD « planté » la veille. J’ai essayé de le relire avant de dormir, en vain. Je me suis couchée dépitée.
Je me risque à retrouver les photos dans mon CD.
Je les trouve immédiatement !Une bonne nuit, et voilà !
Allez savoir ce qui s’est passé. Je n’ai plus qu’à retourner au magasin de photo quand je serai en forme. Ne pas forcer quand je suis fatiguée. Aujourd’hui, je le suis toujours. Quand je dis que je
suis fatiguée, ça veut dore épuisée. J’ai toujours tendance à minimiser. Je ne me force à rien de plus. Je vais aller courir, ça va me faire du bien . Mon psy m’assure que ça changera tout si
j’ai une pratique sportive régulière. Allons-y !
23 02 09
Hier soir, couchée 23 heures, pour moi, c’est comme les poules. Du coup, j’arrive fraîche comme un rose au travail à 10 heures ce matin.
J’ai récupéré mon book photo. Je me suis excusée de m’être énervée auprès de la vendeuse. Elle m’a répondu : « Pas de souci », avec un grand sourire. C’est quand même plus agréable.
Je me sens une autre personne. J’en profite, en attendant la prochaine crise. Je feins de vivre comme un être humain normal.